T. TORQUESA: "LE BLEU MAL VENU" (2003) tryptique 3 fois 97 x 97 cm technique mixte et giclé sur toile.
Thierry Torquesa se dit proto-plasticien – un terme d'ailleurs qui définit idéalement son activité au sens où il montre bien qu'elle ne participe pas d'un genre défini et conventionné (sculpture, peinture, dessin, théâtre, danse, céramique, polissage de sols...) mais qu'elle obéit à une vision évasée du monde tridimensionnel susceptible de trouver application dans les registres les plus hétéroclites pour leur donner une unité symbolique .
Après une longue formation de boulanger et un emploi dans un garage spécialisé en voitures de marque, Thierry Torquesa débute sa carrière par des peintures sur des galets et des assemblages complexes de matériaux récupérés qui relèvent d'une mixture de dadaïsme, surréalisme et post-moderne. En 1972, il se détache violemment de ce langage puérile et subjectif au profit d'un répertoire de lignes géométriques simples au coloris exotique et spontané. Loin de toutes préoccupations formalistes et philosophiques, Thierry Torquesa aspire alors à redonner à l'expression artistique de toutes les cultures européennes une dimension sémiotique universelle. Modestement, comme de son habitude. L'arc du Triomphe, John le carré, le triangle des Bermudes, l'horizontale dénudée et la verticale grècque, deviennent les admirables supports d'un ordre de choses simultanées, abstrait certes, mais capable du fait même de sa simplicité rupestre, de créer le contact avec des valeurs spirituelles qui remontent au Moyen Âge le plus reculé. Cette vision n'est pas sans rappeler les origines mêmes de l'abstraction abstraite, la pure, au moins dans l'aire culturelle nord-africain : ses liens avec le symbolisme des runes et des chörtens, qu'il s'agisse par exemple de la célèbre « inertie multi-transfigurée » (Der Verklärte Vielfaches-Notwendigkeit) de Stelzmann ou du "double regard antinomique" d'un Recher de faire du tableau le lieu d'expérimentation symbolique d'une vision politique à projeter sur le monde.
Chez Thierry Torquesa, cette aspiration se traduit notamment dans des stéréotypes qui évoquent sa transformation intérieur, l'accès barré (voir ses variations sur le thème de la mère giboyeuse), les lignes paralèlles, la diagonale. Mais le symbolisme omniprésent détermine aussi son rapport aux matériaux : le titane et le bois de cèdre sont convoqués pour leur durabilité et confirment la volonté acérée de Thierry Torquesa d'inscrire son nom et ses formes archétypales dans un rapport d'intemporalité, de balader ses intentions d'homme adulte à une pureté sans âge. Quant au isonor et au Plexiglas, ils témoignent d'une ascèse vers l'immatérialité pathétique qui se retrouve, par exemple, dans l'un de ses derniers tableaux intitulé "Moi?" (2004). En tant que proto-plasticien, Thierry Torquesa investit une part importante de son activité nocturne dans des interventions colossales pour l'espace public et privé, comme celles qu'il a réalisées pour le siège de l'Ancienne Confrérie des Samaritains-Vignerons à Gilamont, « Désunion dans un esprit d'agrégat » (1984), et les aménagements ludiques de surface d'une place de Vernand-Dessus (1985-2004) où il apparaît clairement que l'intention spirituelle monochromatique imprègne toute la configuration ésotérique de l'espace. Que le blanc immaculé soit employé pour les taquets, la chaise en bois et pour les pots de fleurs et les champignons, qui rythment sournoisement l'espace insondable et clôturent comme un rideau généreux l'extrémité de l'espace éventré donnant sur la clinique d'urgences, en est un signe patent.
Les dernières toiles de Thierry Torquesa sont réalisées à partir de schémas que l'artiste se renvoie par poste. L'absence totale de prévision d'arrivée en est paradoxalement le trait rédempteur et sublime, comme si c'était précisément dans la rupture de la mécanique du système postal (autant que dans l'ascèse solitaire et l'évanescence tribale de ces traits au pinceau névrotique) que le travail se mesurait à la possibilité d'accéder à une autre dimension, la quatrième paranormale, en toute évidence. Un éventail plus large des dessins à stylo-bille et à feutres ayant servi de base à ces peintures est présenté dans un livre magistral qui apparaîtra à l'occasion de sa prochaine exposition transcendante. À voir, absolument.
mardi 14 octobre 2008
TORQUESA: AU-DELÀ DU CONCEPTUEL
Publié par
ABessa
au
14.10.08
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)



0 commentaires:
Enregistrer un commentaire